Les dualités de la technologie dans l’industrie de la musique : le streaming

Helena Deland, 24 novembre 2018, Maelstrøm St-Roch / Crédit photo : Charline Clavier

Helena Deland, 24 novembre 2018, Maelstrøm St-Roch / Crédit photo : Charline Clavier

Comme toutes sphères de l’art, l’industrie de la musique se retrouve en constante évolution et subit des changements importants : l'autopromotion via les réseaux sociaux ou encore la baisse des ventes d'albums physiques au profit du streaming, par exemple. Ces changements sont dus à la rapidité de l’expansion technologique et les services offerts aux consommateurs de musique. La consommation de musique via ces différents services en ligne (Spotify, Apple Music, Deezer, etc.) demeure, pour notre génération, une banalité. Chacun peut y créer ses propres playlists, consommer des heures incalculables de chansons par mois et peu de gens semblent porter attention aux impacts positifs et négatifs de ces différents services, tant sur les consommateurs que les artistes et leur équipe. Pourtant, il s’agit d’un bénéfice qui peut s’avérer à double-tranchant qui peut tantôt causer un grand tort à l’industrie de la musique, ou bien lui donner un sérieux coup de main.

Des bénéfices sans revenus

Il est difficile d’adresser le sujet en l’évoquant comme un problème: il est passablement avantageux pour tous les consommateurs de garder le système tel qu’il est en ce moment. Il s’avère que cette structure, autant peu lucrative qu’elle puisse l’être pour les artistes, soit particulièrement commode pour les créateurs de contenus. Une telle accessibilité procure à l’industrie de la musique une immense démocratisation et contribue à en faire une sphère dominante du divertissement.
Les artistes doivent faire part d'une grande rectitude s’ils décident d’adhérer à la logique du streaming. On demande aux artistes de défrayer un montant de base (disons, 50 dollars par parution, pour cet exemple) à des tiers-partis. Ces tiers-partis agissent comme fil conducteur entre l’artiste et les services en ligne; ce sont eux qui gèreront leur contenu et le diffusera sur les multiples plateformes. Une fois que les redevances engendrées par les écoutes auront remboursé au tiers-parti ledit montant de base, l’artiste pourra commencer à toucher ses redevances.
Si l’on considère un artiste X et que l’on prend notre calcul précédent de 4 dollars pour 1 000 écoutes sur Spotify, il faudra que le single ou l’album soit écouté à 12 500 reprises afin que l’artiste rembourse les 50 dollars de départ à son distributeur en ligne et qu’il puisse ainsi commencer à percevoir un salaire.
Mais 12 500 écoutes, c’est déjà plutôt avantageux pour la visibilité d’un artiste émergent.
La diffusion en ligne permet d’aller rejoindre un auditoire planétaire et il ne s’agit que la personne adéquate découvre une chanson pour faire démarrer une carrière. Toutefois, l’abondance des contenus peut faire en sorte de noyer une chanson, voire un artiste. Certes, l’industrie de la musique est lucrative et dominante, mais une offre aussi exhaustive peut entraîner des glissements en termes de standards de qualité. Cela dit, juger la qualité d’une œuvre est une tâche extrêmement biaisée et personnelle. De facto, la grandeur du bassin d’écoute qui, par son opulence, permet une offre pouvant satisfaire tous les goûts, mais un bon nombre d’artistes et de chansons sombrent dans l’oubli de cette surenchère.

Des chiffres qui ne mentent pas

La popularité des plateformes de diffusion est indéniable: en 2016, le chiffre d’affaires de Spotify, leader incontesté du marché du streaming (71% des parts de marché), tournait autour de 3 milliards.
Si la tendance se maintient, ce chiffre devrait atteindre les 10 milliards d’ici 2021.
Spotify, c’est aussi plus de 180 millions d’utilisateurs (dont 83 d’entre eux payent les fameux 10 dollars pour obtenir le service premium en continu) à travers 65 pays, qui ont accès à plus de 40 millions de chansons qui ratissent au-delà de 2 000 genres différents. Et il n’y a pas que Spotify qui offre ce service opulent: Apple Music (sans toutefois offrir de service gratuit sans abonnement), Deezer (présent dans 182 pays) et Amazon Music Unlimited détiennent également de considérables parts de marché dans l’industrie du streaming.
Malgré tout, en axant son modèle d’affaires sur la base du volume, il est impossible pour le géant Spotify de dégager de bénéfices. Et, soyons honnêtes, le chèque des redevances versé aux artistes n’est pas digne d’un salaire à part entière. Par exemple, si votre chanson en streaming obtient un honorable total de 1 000 clics, donc 1 000 écoutes, vous recevrez la généreuse somme de 4 dollars.
Selon ce modèle, les seuls grands gagnants d’une telle logique clientéliste sont les consommateurs.
Pour quelques dollars et en quelques clics, chacun peut posséder une bibliothèque infinie de musiques variées, et ce, à portée de main en tout temps. Nous sommes bien loin de la collection de CD (gravés ou non) de punk rock et de hip-hop que nous détenions à la maison.

Une facturation à paliers
Une solution qui peut s’avérer intéressante pour les artistes serait de facturer les utilisateurs de services de streaming selon la quantité de contenu consommée sur une période donnée.
En effet, il est alogique de charger le même montant à une personne qui consomme trois heures de musique par semaine, en opposition à quelqu’un qui est constamment branché sur les services en ligne (cela peut également s’appliquer pour des géants comme Netflix, par exemple).
De cette façon, il y aurait une plus grande prise de conscience par rapport au contenu, lui-même. En payant ce prix fixe, le consommateur prend à la légère le travail accompli derrière une œuvre (tant musicale que cinématographique). Il devient de plus en plus difficile pour un artiste de se surpasser artistiquement, de créer un art entier quoique populaire, et de se vouer totalement à cet art, s’il est conçu pour un public qui n’en saisit pas entièrement sa valeur et son essence.
Il s’agit là d’une solution purement hypothétique, mais dans l’organisation du marché de la musique, puisqu’elle est un marché à part entière, il faut savoir repenser les normes et tenter de devancer ce marché. Au nom de l’art, la contre-culture demeure la meilleure lutte : faire un pied-de-nez à l’ordre établi en créant un art qui choque, qui dépasse les conventions et qui amène les acteurs de l’industrie à porter une réflexion sur le milieu de la musique dans son intégralité.
Pour ce qui est de la culture populaire, il y a encore un travail à faire pour une plus grande équité. La parité homme-femme dans le milieu, les salaires des artistes, la trop réfractaire standardisation des contenus sont, entre autres, des entraves à la créativité et empêchent les artistes de rehausser les standards de l’Art. Trop souvent, ces derniers s’empêchent de sortir du moule car les risques encourus sont trop énormes pour assurer la survie de leur art.
Ouvertement, la véritable solution réside encore et toujours dans la valorisation de la culture locale, qui passe par l’encouragement des diffuseurs indépendants et de leur offre de spectacles, l’élargissement de ses horizons et par le désir de supporter les artistes en se procurant les albums ou la marchandise en main propre. Les auteurs, compositeurs et interprètes contemporains qui réussissent à tirer leur épingle du jeu étendent leur créativité au-delà de la musique en façonnant une esthétique et une thématique forte autour de leur projet, l'image projetée faisant maintenant partie intégrante d'un bon modèle d'affaires.
De plus, il y en a littéralement pour tous les goûts et tous les âges. Qu'attendez-vous pour vous acheter un billet de spectacle au hasard, et ce, sans aucune attente ni même connaissance sur l'acte? Votre curiosité vous rendra grandement reconnaissant.
L'artiste aussi.
- Alexandre Fortin

Polo & Pan, 17 juin 2018, Impérial Bell / Crédit photo : Jérémie Kyala

Polo & Pan, 17 juin 2018, Impérial Bell / Crédit photo : Jérémie Kyala

 
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